Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Coming out

Les médecins devraient-ils connaître l'orientation sexuelle de leurs patients ?

9 Juin 2017 , Rédigé par coming out

Les médecins devraient-ils connaître l'orientation sexuelle de leurs patients ?

 

Mais pourquoi faudrait-il parler d’intimité sexuelle dans un cabinet médical ? Lors du premier colloque international sur la santé des LGBT, organisé à Paris en mars dernier, le professeur Didier Sicard, président d’honneur du Comité consultatif national d’éthique, avait osé parler d’une médecine «malade de son jugement normatif». Traduction : parce qu’ils sont régulièrement présumés hétérosexuels et cisgenres par leur médecin, les spécificités de santé respectives des patients LGBT sont occultées. Résultat : le diagnostic peut être faussé, le traitement inapproprié, les conseils de préventions inadaptés. Conclusion : d’un point de vue médical, la question vaudrait la peine d’être posée.

Illustrations. Il y a Julien, lycéen homosexuel de 17 ans, victime d’homophobie ordinaire, retranché dans sa solitude depuis plusieurs mois. Sa mère, ignorant la situation, l’emmène chez le médecin pour mettre fin à ce «petit coup de mou». Après consultation, il ressort avec des vitamines «pour se rebooster» avant les épreuves du bac. Margaux, lesbienne de 33 ans, se fait refuser un frottis de dépistage du cancer du col de l’utérus par sa gynéco, jugée «non concernée» au vu de ses supposées pratiques sexuelles (on présume qu’elle n’a pas de relations pénétratives). De peur d’être jugée «frivole», Margaux n’ose pas lui dire «qu’avant d’être en couple avec une femme, elle avait eu des relations passées avec des hommes». Ou encore, Romane, jeune femme transgenre (information non mentionnée dans ses antécédents et non évoquée avec le personnel médical), hospitalisée pour suspicion de grippe A. Sans prescription hormonale, elle voit, impuissante sur son lit d’hôpital, ses poils de barbe et autres caractères masculins progressivement réapparaître.

«Un côté très paternaliste»

«La réelle discrimination dans le milieu médical semble relativement marginale, les difficultés rencontrés sont plus fréquemment liées à une "occultation de la question" ou à  une "différence" toujours possiblement dépréciable vis-à-vis de la norme», analyse Thibaut Jedrzejewski, jeune médecin de 29 ans et auteur d’une thèse sur la thématique EGaLe-MG (enquête gay, lesbienne – médecine générale). «Trop souvent, les médecins se disent, à tort, que ces données intimes ne changeraient rien à la prise en charge. Pourtant, des particularités de santé ont clairement été identifiées, qu’elles soient spécifiques aux gays, lesbiennes, bisexuels ou transsexuels. C’est primordial d’en avoir connaissance dans une démarche de soin global.»

Dans le(s) milieu(x) du soin, difficile pour un patient de confier à son médecin ses préférences, ses pratiques ou son identité en matière de sexualité et de genre. Aux Etats-Unis, les agences fédérales ont décidé d’encourager leur personnel médical à briser le tabou. Problème, celui-ci n’y est pas favorable. La dernière étude publiée en avril dernier dans la revue JAMA, dirigée par l’Association médicale américaine, le confirme : 80% des professionnels de la santé sont persuadés que leur patient refuserait de leur parler de leur intimité sexuelle et de leur identité de genre. «Il y a un côté très paternaliste chez les médecins. On insiste donc vraiment pour qu’ils se lancent. Ils commencent doucement à le faire, parce qu’ils sont en train d’en saisir l’intérêt médical», affirme le docteur Adil H. Haider, directeur en chef de l’investigation. «Ils se sentent gênés de poser la question parce qu’ils ne veulent pas mettre les patients mal à l'aise. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que les patients eux, veulent être interrogés.» D’après cette même étude, seulement 10% des personnes interrogées (hétéros et LGBT) refuseraient de se dévoiler.

Même constat en France. «Les personnes mentent très peu quand on leur pose la question et sont plutôt ouvertes à en parler si l’initiative ne vient pas d’elles mais du médecin et qu’elles comprennent pourquoi la question est importante pour le soin», analyse Thibaut Jedrzejewski. D’après l’enquête du jeune généraliste interrogeant les homosexuels, 98% des femmes et 97,6% des hommes ont un médecin traitant au courant de leur orientation sexuelle lorsque la question leur a été posée par ce médecin, contre 42,4% des femmes et 49,2% des hommes lorsque la question ne leur a jamais été posée.

Ne pas s'immiscer sans raison professionnelle

Des chiffres qui peinent à se faire entendre dans la communauté médicale. Le Dr Faroudja est président de la section éthique et déontologie au Conseil national de l’Ordre des médecins. Pour lui, il est tout simplement «impensable» que le médecin soit «intrusif» dans la vie intime de son patient. Argument de poids, l’article 51 du code de déontologie médicale : le médecin ne doit pas s’immiscer sans raison professionnelle dans les affaires de famille ni dans la vie privée de ses patients. «Il faut laisser les patients venir aux médecins. Le patient pourrait être choqué de ce genre de questions. Celles-ci sont légitimes uniquement si nous faisions face à un problème médical d’ordre gynécologique, sérologique ou urologique.»

«Dans les pays anglo-saxons, la médecine est en lien avec une culture communautaire dans laquelle les différences sont considérées. En France, c’est une médecine universaliste, il est entendu que nous sommes tous pareils donc chaque patient doit être traité de la même manière», explique le Dr Jedrzejewski. «En pratique, j’essaye souvent de parler de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre avec un nouveau patient. Lors de la première consultation, on fait toujours un état des lieux des antécédents. Chirurgies, problèmes d’allergies, d’alcool ou de tabac… Pourquoi on ne mentionnerait pas les aspects intimes et sexuels ? Ils déterminent aussi nos prises en charge.»Malheureusement, pour l’heure, la communauté médicale a encore des difficultés à dépasser le caractère sacro-saint du sexe et de l’intime.

Anaïs Moran

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article